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Pierre-Marie
Ornemaniste
11.05.2026
Question X/X
Bonjour Pierre-Marie. Pour commencer, que dirait la première ligne de ton Wikipédia ?
Je pense que toutes les pages Wikipédia commencent un peu de la même façon. Et je pense que ça dirait artiste ou designer, on pourra en parler plus tard, né en 1982 à Nogent-sur-Marne. Ça peut sembler bateau de répondre par mon lieu et année de naissance, mais je pense ce contexte peut certainement donner quelques clés pour comprendre mon travail et mes inspirations.
Quand j'étais enfant, j'ai vécu le fait de grandir en banlieue comme quelque chose de plat et d'ennuyeux. C'était très calme mais il y avait la proximité de Paris, la grande capitale, où on se déplaçait pour se cultiver et aller dans les théâtres ou les musées. C'est là qu'il y avait l'activité et l'effervescence qui, dès que j'étais enfant, m'a toujours attiré. Aujourd'hui, avec le recul, je me rends compte qu'avoir grandi au Péreux-sur-Marne dans cette espèce de banlieue de villégiature assez bourgeoise avec des maisons fin XIXᵉ, début XXᵉ siècle, ces grands sols pleureurs et ces signes, dans cette image romantique, a fait que je suis aujourd'hui très intéressé par les mouvements des arts décoratifs de la fin du XIXᵉ et du début du XXᵉ siècle.
Et puis, complètement en clash avec ça, né dans les années 80 dans une famille où il n'y avait pas forcément de normes sociales très établies, car mes parents étaient des hippies à leur façon, j'ai grandit dans une époque où l'idée de la consommation et de la réussite sociale n'étaient pas des marqueurs hyper importants. C'est en tout cas quelque chose qu'eux ont rejeté très fort. Et puis, comme souvent, il y a des mouvements de balancier d'une génération à l'autre. Au contraire, étant né en 1982, j'ai vraiment embrassé cette idée de la réussite, du travail et surtout de la création, cette idée qu'il y avait de la place pour les individus. Les années 80, c'est une décennie où l'idée de l'individualité prime sur le collectivisme des deux décennies précédentes. C'est donc quelque chose avec lequel j'ai grandi et qui est resté très fort en moi. C'est devenu une sorte de clé. Je me suis dit : Il y a de la place dans ce monde pour des individualités très fortes, pour des personnalités, pour des signatures, et j'aimerais essayer d'en être une.
Comment as-tu commencé ton activité et quel est ton parcours ?
J'ai commencé le dessin enfant en regardant des dessins animés, croyant que mon rêve était de travailler pour Disney. J'étais un bon élève, mais j'ai fini par devenir une sorte de cancre en découvrant d'autres facettes de ma personnalité. Il a fallu négocier avec mes parents pour faire un métier créatif. Après un bac S, j'ai fait une année de MANAA pour tenter les Gobelins. Une année formidable, mais le jour du concours, j'ai eu un déclic : ce n'était pas ce que je voulais.
Ce qui me plaisait dans l'animation, c'était la narration par le graphisme, la création de mondes. Aux Gobelins, on apprenait à animer les univers des autres, ce qui n'est pas mon talent. Je manque de la minutie et de la patience des techniciens munis de critériums et de gommes électriques. J'ai su que je ne voulais plus ce concours. J'ai poursuivi en communication visuelle et illustration, là où je me suis épanoui.
Un jour, devant la boutique Agnès B, j'ai vu leurs « t-shirts d'artiste » et je me suis dit : « Mes carnets d'étudiant sont mieux que ça ». J'ai osé aller voir Agnès B directement. Elle a mis des post-it partout sur mes dessins : « J'adore, choisis-en six, on fait une collection ». J'avais 19 ans. On ne se vend pas sur l'expérience à cet âge-là, mais sur son désir, sur son culot.
En 2008, ce même désir m'a poussé à écrire à Hermès. Moi qui ai grandi chez des hippies dans une maison pas finie, Hermès n'existait pas dans mon référentiel. Mais je cherchais une maison où le dessin avait une place légitime. Ils ont été les premiers à créer leurs propres dessins plutôt qu'acheter sur catalogue, et surtout à signer les carrés du nom de l'artiste. Cette dimension d'auteur est ce qui m'a attiré. Je dessine toujours pour eux. Puis, en 2015, j'ai compris que mon travail sur le textile et les affiches avait sa place dans l'architecture d'intérieur. C'est l'ornement. Un sujet tabou à l'époque. Pour expliquer cette pratique, j'ai repris le mot « ornemaniste ». C'était un terme désuet, mais puisque personne ne nous donnait de place, je l'ai créée.
Et aujourd'hui, tu travailles seul ou tu as une équipe avec toi ?
J'ai une équipe, mais elle est assez réduite. J'ai commencé seul dans ma chambre au Perreux. L'an dernier, mon studio comptait cinq ou six personnes, mais j'ai décidé de réduire la voilure. Je sentais que cette croissance dénaturait mon activité ; j'ai besoin de resserrer pour conserver une taille humaine.
Aujourd'hui, deux personnes travaillent à mes côtés : Jérémy, mon graphiste, qui était mon assistant freelance il y a onze ans, et Cécilia, une amie d'enfance qui dirige le studio et gère tout ce qui entoure la création. J'ai pris un stagiaire cette année, bien que j'aie longtemps résisté : faire rentrer quelqu'un au cœur de mon activité reste délicat. Trop de turnover crée des courants d'air qui m'empêchent de me concentrer.
C'est une petite équipe de base qui s'agrandit au gré des projets. Les fabricants et les artisans avec qui je collabore sont une véritable extension du studio. Ils sont partie prenante du résultat ; ils sont la main habile qui façonne.
Tu parlais du studio. Quand l’as-tu eu et à quoi ressemble-t-il ?
Je l'ai ouvert en 2020, en plein Covid. Alors que tout le monde passait au télétravail, je voulais un lieu pour créer une synergie, un espace dédié qui ne soit pas chez moi. Mes bureaux sont un « portfolio immersif ». Si à 19 ans mon portfolio tenait dans un classeur, aujourd'hui, avec l'architecture d'intérieur et l'ornement, il faut inviter les gens à se déplacer. C'est donc à la fois un bureau pour mes équipes et un showroom de démonstration très fort.
Cette envie est née naturellement. En 2008, j'étais « Monsieur foulard », mais j'ai très tôt diversifié mon activité. J'avais besoin de montrer ce que je pouvais faire d'autre : tapis, tapisseries, vitraux... J'ai toujours eu cette démarche proactive : investir de l'argent et du temps pour montrer mes envies plutôt que d'attendre une commande. L'argent qu'on gagne sert à vivre, mais aussi à s'offrir la liberté de ne pas être constamment en attente.
Tu fais donc beaucoup de choses: de la mosaïque, de la tapisserie, du graphisme, etc… Avec tout ça, y-a-t-il un outil qui t’est indispensable ?
Mon papier et mon crayon sont essentiels car le dessin est le point commun de toutes mes activités. Mais j'aurais pu dire mon œil. C'est avant tout une affaire de vision, de style et de goût. Créer les yeux fermés serait bien plus difficile que de créer les mains dans le dos, surtout avec les outils actuels. Au-delà du côté romantique du crayon, votre plus grand atout est votre cerveau : votre regard et votre faculté à créer.
Si tu avais pu être l'auteur d'une œuvre en particulier ?
C’est plutôt une question d'inspiration. Je pense à ces structures qu'ils construisent dans un petit village en Autriche, en plein hiver, pour y allumer des bougies ; cela me rappelle le vitrail et c'est magnifique. L'œuvre dont j'aimerais être l'auteur serait une création libre, affranchie de la commande. J'ai aimé le jeu de la commande — résoudre des problématiques pour surprendre le client — mais cela reste de l'art appliqué. J'aimerais retrouver le temps de dessiner pour le simple plaisir. Aujourd'hui, je suis dans un souci d'efficacité tel que chaque trait de crayon sert un projet. Je ne prends plus le temps de dessiner pour simplement rêver. J'ai mis des écrans entre moi et l'œuvre. Il serait intéressant de retrouver cette simplicité et d'exposer juste un dessin en disant : « Voilà, c'est ça mon œuvre ».
As-tu déjà exposé ton travail, même si c'était du travail commercial ?
Oui, bien sûr. J'ai exposé lors de foires comme Art Basel, Design Miami ou le Salon du Meuble à Milan. C'étaient souvent des moments privilégiés pour présenter de nouvelles créations.
En 2018, j'ai ouvert ma propre galerie. Comme mon travail est inclassable — pas tout à fait design, pas tout à fait art contemporain — je ne trouvais pas ma place dans les circuits classiques. Les galeries de design ne me voyaient pas comme un designer pur, et l'art contemporain ne comprenait pas mes tapis ou mes vitraux. Cet espace me permettait de faire une exposition par an. C'était providentiel : cela a généré des ventes et des projets car les gens comprenaient enfin l'étendue de mon savoir-faire.
Aujourd'hui, j'arrive au bout de cette histoire. Des galeries établies à Londres me sollicitent. Je vais donc fermer ma boutique car je ne peux pas créer des collections pour eux tout en gérant mon propre espace. Je réfléchis à comment clore ce chapitre joliment.
Pour des graphistes comme nous, quelle est la principale différence pour vous entre le design graphique et l'ornement ?
Il n'y en a pas tant que ça. En vous parlant d'ornement, j'espère vous ouvrir les yeux : le graphisme peut prendre des formes bien plus multiples que ce qu'on vous enseigne. Ce que vous manipulez, ce sont des signes, et ces signes ont un sens. Vous pouvez défricher des terrains bien plus larges. On apprend aux étudiants à conceptualiser, à beaucoup écrire pour se justifier. Or, les arts appliqués, c'est aussi la question du style et du beau. Une œuvre peut être juste parce qu'elle est belle, sans avoir besoin d'être alambiquée de concepts. Moi, je me suis permis de sortir des sentiers battus. J'ai été formé à la CAO, vous êtes la génération de l'IA. Ce sont des outils, pas des finalités. Il faut ouvrir vos horizons : l'ornement est simplement une forme de graphisme propre aux arts décoratifs.
Vous étiez parti pour être graphiste et vous êtes aujourd'hui ornemaniste. Qu'est-ce qui a provoqué ce détour ? Est-ce que vous n'avez pas déplacé votre métier hors de l'affiche et de l'écran pour l'amener dans la matière et l'usage ?
Je voulais faire du dessin animé ! Le graphisme est arrivé par confort, mais je ne trouvais pas ma place. Très tôt, des amis créateurs de mode m'ont sollicité pour des motifs sur tissu. Transposer mes dessins sur le textile était passionnant, cela soulignait ce côté "appliqué". Quand j'ai dû créer pour du tissage, la technique a transformé mon dessin. J'ai adoré ce côté « geek » : penser mon graphisme en fonction des contraintes de la machine. Je ne suis pas manuel, je n'ai pas la patience de fabriquer, mais j'ai compris que mon dessin était l'outil idéal pour guider les artisans. Je n'ai pas inventé l'ornement, je l'ai reconnecté au graphisme. C'est ça mon métier : montrer que le graphisme peut investir ce canal-là, dont il s'était déconnecté.
Tu insistes sur le dialogue avec les artisans. Ce n'est pas seulement : « J'arrive avec un dessin ». Tu as dit : « Je veux apprendre la technique ». Ça change ton travail, il y a une vraie relation ?
Oui, ma démarche est informée par la technique. Les ateliers apprécient que j'apporte un dessin pensé pour leur savoir-faire. Quand je ne maîtrise pas un geste, j'apprends les contraintes en dialoguant avec eux. Je ne livre pas un dessin en disant : « Débrouillez-vous ». Si on me dit que c'est impossible, je cherche à comprendre et j'adapte mon trait. C'est dans ces compromis que réside l'intérêt. Je ne cherche pas à imposer mon idée initiale, mais à utiliser ce que j'apprends pour modifier la trajectoire du projet.
Vous travaillez sur une multitude de supports : motif, objet, scénographie... Votre démarche ressemble à un « art total ». Envisagez-vous d'autres terrains d'expérimentation ?
Il faut savoir lever le nez du guidon. J'ai envie de rêver à la suite. Une pratique plus libre m'intéresserait, même si je resterai toujours stimulé par la commande. Tout dépend des rencontres. Un jour, je reviendrai peut-être à l'animation, ou je ferai une scénographie d'opéra.
Tout cela, c'est le même métier. J'ai beaucoup côtoyé des créateurs de mode, d'où mon entrée par le textile. Ces milieux sont cloisonnés, il est donc crucial de rester en mouvement et de multiplier les rencontres pour continuer à évoluer.
Est-ce que tu n'es pas en train de créer, plus qu'une décoration, un langage ?
Je pense que c'est ça. Comme ce que j'ai fait était assez nouveau, j'ai passé beaucoup de temps à me justifier. Aujourd'hui, je n'en ai plus envie. Mon travail, en tant que langage, doit parler pour lui-même.
Au début, je me disais « ornemaniste » pour interpeller. Cela a agacé certains journalistes qui trouvaient le mot peu sérieux. Aujourd'hui, la question de l'ornement est partout. Maintenant que c'est compris, je verrai : soit je continue à m'y épanouir, soit je trouverai autre chose pour déstabiliser les attentes.
La recherche de la perfection est pour moi un moteur : la pression me fait aller vite et stimule mes idées. Mais c'est personnel, cela peut aussi tétaniser. J'aime l'idée d'un projet parfait, symétrique, où tout est en ordre : c'est cette notion d'« art total » qui me porte.
Ceci dit, j'ai récemment vu une amie organiser un concert loufoque avec des flûtes sculptées dans des légumes. En comparant nos approches, je me suis dit qu'elle avait raison : on peut aussi être léger, faire des choses avec des bouts de ficelle et de l'humour. On peut être fier d'un projet plus frivole.
Mais comment fais-tu pour être à la fois efficace et dans la profusion ? J'ai l'impression que c'est incompatible. C'est dur d'être d'un côté dans la démesure et en même temps, quand même, d'arriver à avoir quelque chose qui est cohérent, concentré, efficace, qui tape.
C'est une question d'intégrité créative. C'est mon fil conducteur. Pour être dans la profusion sans se perdre, il faut rester concentré. Je travaille beaucoup, mais comme il y a cette notion de joie et de désir, ce n'est pas pesant. La profusion vient de cette joie, ce sont des effusions qui jaillissent en permanence.
Pour atteindre la perfection, il faut savoir déléguer à ceux qui savent faire. J'ai dit à des étudiants récemment : « Aucun de vous ne sera un céramiste de talent. Destinez-vous à travailler avec des experts ». Ne faites pas semblant de maîtriser une technique si vos mains ne suivent pas votre idée. Mon équipe est une extension de ma pensée : je m'entoure de gens qui me font gagner du temps et qui exécutent mon idée telle que je l'ai en tête.
On va revenir rapidement sur la question de la perfection : est-ce possible quand on travaille pour de la commande avec des clients qui n'ont pas forcément ton exigence ?
Pour moi, la commande pousse justement à la perfection. Puisqu'on s'engage à livrer un travail de qualité, le cadre nous oblige à être exigeants. C'est comme recevoir des invités : on soigne la présentation bien plus que pour soi-même.
Les compromis participent aussi à cette perfection. Parfois, un retour client « polit » mon idée pour la rendre plus juste. Ce n'est pas une confrontation, même si certains interlocuteurs, ne sachant pas ce qu'ils cherchent, abîment parfois les propositions.
Aujourd'hui, on vient me chercher pour mon « tour de magie », donc on me laisse faire. C'est une chance que j'ai provoquée en créant mon propre territoire face à un graphisme devenu interchangeable. C'est crucial : cherchez à ce qu'on vienne vous chercher pour votre savoir-faire unique, et pas seulement pour un « service » remplaçable par n'importe qui ou par une IA.
Partout, en termes de couleurs, c'est le crayon, du beige, du blanc, du noir. Comment percevez-vous cette sorte de peur de la couleur ? Est-ce que ces couleurs, pour vous, ça représente une émotion, une matière, un code ? Des différends ? Qu'est-ce qu'on voit aujourd'hui ?
La couleur est un langage extrêmement puissant. Si notre monde semble de plus en plus incolore, ce n'est pas seulement par morosité, c'est surtout une logique industrielle. Quand on produit un objet à un million d'exemplaires, le neutre permet de rentrer dans tous les foyers. C'est surtout une question de logique industrielle. Quand on produit un objet à 30 000 exemplaires ou à un million, il faut qu'il puisse rentrer dans le plus de foyers possible. C'est plus facile de se dire qu'on va faire une lampe en blanc ou en gris, ça ira partout. Les minimums de fabrication des industriels font qu'on ne peut pas dire : « J'en fais 5 000 en blanc, 5 000 en vert, 5 000 en jaune ». Il faut tout faire de la même couleur, alors pour ne pas se planter, on choisit le plus neutre.
Il y a aussi la peur de la faute de goût. En tant que designers, vous devez repenser cela. Trouvez votre propre langage coloré. Si votre truc c'est le beige, excellez-y, car c'est en fait très complexe. Mais ne choisissez pas le neutre par facilité ou par peur du faux pas. On peut faire de grosses fautes de goût en noir et blanc.
Moi, je n'ai rien contre une œuvre où il y a très peu de couleurs. Mais encore une fois, il n'y a pas qu'un seul blanc : il faut trouver le bon. C'est vrai qu'aujourd'hui, c'est un peu la carte de la facilité. Les gens construisent leur goût de façon extrêmement verrouillée pour qu'il n'y ait surtout pas de faux pas. Ils se disent : « Si je fais tout en blanc et en noir, il n'y aura pas de faute de goût ». C'est faux, il peut y avoir des grosses fautes de goût en noir et blanc ! Et puis honnêtement, ça m'ennuie.
Ce qui est terrible avec ce truc-là, c'est que derrière, il y a une idée d'élégance. C'est-à-dire qu'on va te dire que le blanc, le beige, le noir, c'est l'élégance comme si la couleur, c'était le mauvais goût.
Cette vision de l'élégance par le neutre est une construction culturelle occidentale. On qualifie souvent mon travail d'« exotique », ce qui me fait réfléchir. On oublie qu'en Europe, nous avons eu des époques extrêmement riches en couleurs et motifs. Aujourd'hui, le bon goût moderne s'est résumé à l'épuré. Il faut dépasser cela : d'autres cultures ont une vision radicalement différente. Nous n'avons pas « raison » sur la couleur.
C'est fou parce que, comme j'utilise de la couleur et des motifs, on a l'impression que c'est suspect, que ça vient d'ailleurs. Or, en Europe de l'Ouest, on a aussi eu des époques extrêmement riches en couleurs et en motifs ! Mais aujourd'hui, le bon goût moderne s'est résumé à l'épuré, au noir et blanc. Il faut dépasser ça. Il ne faut jamais oublier qu'il y a des cultures et des gens, beaucoup plus nombreux que nous, qui ont une toute autre vision des choses. On n'a pas raison sur la couleur.
Comment réussissez-vous à rester auteur tout en travaillant dans le luxe avec des maisons très identifiées ? Est-ce qu'il y a une censure de fait ? Et avez-vous déjà refusé de travailler pour un commanditaire ?
Chez Hermès, le dessinateur signe son foulard. Mon filtre a toujours été de chercher des projets où il y a de la place pour un auteur. Ce n'est pas de l'ego, c'est le cadre nécessaire pour que mon travail soit bien fait. Faire un bras de fer avec un client est une perte de temps.
Quand on commence, c'est dur. J'ai eu la chance de pouvoir rester chez mes parents jusqu'à 26 ans pour construire mon portfolio sans la pression du loyer. Cela m'a permis de protéger ma liberté de ton. Tout le monde n'est pas fait pour être « numéro 1 ». Être un excellent « numéro 2 » est tout aussi gratifiant. On peut commencer dans l'ombre pour devenir tête d'affiche plus tard. À l'école, on vous pousse à être tous des « numéros 1 », mais les carrières ne sont pas que ça. C'est un écosystème.
Est-ce facile de préserver cette place d'auteur quand on a un studio avec des salariés ou des gens qui travaillent avec nous ?
C'est surtout au début que c'est difficile, quand on a besoin d'argent et qu'on veut s'émanciper. Ma chance a été le soutien de mes parents. Si j'avais eu une pression financière immédiate, j'aurais fait des choix différents. Cette liberté de ton, si elle vous importe, est ce qu'il faut protéger avant tout.
Moi, j'ai eu la chance d'avoir des parents qui m'ont soutenu et qui m’ont permis de rester à la maison autant que je le voulais. Je suis parti à 26 ans, ce qui m'a permis de me constituer un portfolio avec ma propre patte. Si j'avais eu la pression de devoir payer un loyer tout de suite, comme beaucoup de gens, j'aurais fait des choix différents, pas forcément moins intéressants, mais différents. Cette liberté de ton, si c'est ce qui vous importe, c'est ça qu'il faut protéger.
À l'école, on vous pousse à avoir une écriture propre, mais dans une classe, il n'y a pas que des auteurs, et ce n'est pas grave ! C'est un écosystème. Jérémy, mon graphiste, est dans l'ombre mais il est épanoui. Il y a des carrières magnifiques sans être en haut de l'affiche. C'est un ensemble de facteurs, pas seulement un talent qu'on apprend.
On peut très bien commencer « numéro 3 » dans une équipe, puis devenir « numéro 1 » quand son heure est venue. On ne le dit pas assez à l'école, on vous met une pression folle pour tout déchirer, mais les carrières ne sont pas que ça.
Tu travailles beaucoup dans le luxe et en même temps ton travail reste accessible. Sur les réseaux sociaux, tu le partages énormément. Est-ce qu'il n'y a pas une sorte de mini-contradiction entre le fait de faire quelque chose de l'ordre de l'excellence privilégiée, et de faire quelque chose de visible et accessible ?
Beaucoup de mes projets privés ne sont pas visibles, c'est le deal. Mais pour obtenir ces clients, il a fallu beaucoup montrer. J'ai cette veine de la transmission : montrer et expliquer ma démarche me plaît. Je fais des arts appliqués parce que je ne veux pas dessiner seul dans ma caverne.
Ma collaboration avec Monoprix en a choqué certains : « Pourquoi du luxe chez Monoprix ? ». Pour moi, c'était mettre à l'épreuve l'utopie de l'art total : le beau pour tous. Bon, dès qu'il y a un prix, ce n'est jamais vraiment pour « tous », mais la diffusion large permet à mon univers de s'immiscer dans le quotidien plus facilement qu'un carré Hermès. On n'est pas obligé de posséder les choses pour qu'elles nous apportent de la joie.
Quelles sont vos principales références et inspirations aujourd'hui ? Est-ce qu'elles ont évolué avec le temps ?
Plus jeune, j'avais des sources précises. Aujourd'hui, à force de créer, je suis presque en circuit fermé. Quel que soit le sujet, je sais que je vais trouver une idée en moi. Je ne suis pas un ermite, mais tout ce que je vois se met en circulation. Le moodboard est devenu une étape pour le client plutôt que pour moi, pour lui faire comprendre mon cheminement. Les dessins animés restent ma première source : cette dimension narrative est ce qui permet aux gens de rentrer dans mes œuvres.
Mais tu te nourris quand même, non ? Quand je regarde ton Instagram et tes voyages l'été, je me dis : « Ça y est, il est allé chercher de quoi produire pour l'année qui vient ».
Oui, les randonnées à vélo avec mon compagnon, par exemple, sont essentielles. Cette allure permet de mieux voir. Les arts décoratifs sont partout : églises, musées, châteaux... C'est immersif. Ils ont souvent servi le pouvoir, mais il y a aussi l'art vernaculaire et le folklore. Tout cela est à notre disposition dans les bibliothèques ou simplement en prenant son vélo.
C'est intéressant de voir que les arts décoratifs ont souvent été éprouvés dans des cadres liés au pouvoir : les églises et les châteaux avant la révolution industrielle, puis les gares, les banques et les grands magasins à la fin du XIXᵉ siècle. Tout ça est à notre disposition. Il y a aussi l'art vernaculaire, le folklore... Ce sont des choses qu'on peut aller éprouver, chercher dans les bibliothèques publiques — on a la chance d'en avoir plein à Paris — ou simplement en prenant son vélo. Il y a des ponts très intéressants entre ce que je découvre pendant ces voyages et les productions à venir.
Est-ce qu'il y a des designers, des artistes que tu suis aujourd'hui ? Je sais que tu t’inspires beaucoup de William Morris dans ton travail. Est-ce qu'il y a des références aujourd'hui, des jeunes designers qui arrivent et qui t'inspirent ?
Oui, bien sûr. Il y a des gens que je rencontre qui deviennent des amis, et c'est intéressant de créer comme ça. C'est d'ailleurs comme ça qu'on trouve du travail : avoir conscience que vous êtes tous dans une classe, mais que demain, vous serez sur le marché du travail. Ce marché, c'est aussi une scène de création où il y a des ponts à construire. C'est ce genre de collaborations qu'il faut créer. Vos camarades de classe sont vos futurs collaborateurs.
Il faut construire des ponts entre les disciplines. Je pense à Bethan Laura Wood en Angleterre : nous avons des pratiques différentes mais nos cerveaux fonctionnent de façon similaire. Avec les réseaux sociaux, il est difficile de regarder sans être bloqué. L'air du temps ne m'intéresse pas. Regarder les autres de trop près peut être tétanisant ; on finit par croire que tout a déjà été fait.
C'est peut-être un conseil que tu donnes indirectement : ce n'est pas forcément intéressant d'aller chercher chez ceux qui font le même métier que toi, mais plutôt d'aller voir ailleurs, chez ceux qui font un autre métier.
Exactement. Un créateur m'a un jour demandé des imprimés en ne me montrant que des imprimés de robes récents. Ce n'est pas inspirant. Pour dessiner un imprimé, il faut aller voir ailleurs : un film, des légumes au marché, des photos de vacances... Peu importe, mais il faut sortir du sujet direct. Aller « plus loin » signifie souvent regarder au plus proche de soi. Ces petites choses du quotidien mettent le cerveau en marche. Si on me demande un tapis, la dernière chose que je vais regarder, ce sont des tapis.
Je trouve ça très juste : aller au plus proche de soi. Le but, ce n'est pas forcément d'aller chercher l'universel ou le consensuel, c'est plutôt d'aller piocher dans quelque chose qui relève presque de l'intime.
Oui : comprendre ce qui vous plaît ou vous déplaît, et surtout pourquoi. Je me suis intéressé à l'Art nouveau car il me dégoûtait un peu. Quand il y a répulsion, il y a souvent une attraction cachée à creuser.
C'est quelque chose que j'ai appris en travaillant dans la mode. Aujourd'hui, je vois les décorateurs s'engouffrer dans des tendances hyper lourdes, qui durent des plombes. S'il y en a un qui fait des arches arrondies, on sait qu'on va en bouffer pendant vingt ans... Alors que dans la mode, il y a une agilité différente : d'une saison à l'autre, on s'amuse à tout réinventer. C'est une posture.
Il ne faut pas rester figé. Amusez-vous à transformer ce qui vous semble horrible en quelque chose qui vous plaît. Sortez du « bon goût » conçu comme une construction sacrée pour aller chercher ce qui vous appartient vraiment. Il faut dépasser le bon goût immuable pour trouver sa propre vérité.
Tu nous parles beaucoup d'esthétique, mais j'ai le sentiment que ce n'est pas que de l'enchantement. Il y a une part critique, une dimension politique ? Tu as souvent parlé de pouvoir, et du lien entre l'ornement et le pouvoir.
C'est une question que j'ai posée lors d'une exposition au Mobilier National. J'ai décoré une chambre présidentielle fictive pour questionner mon métier : comment l'ornement sert l'apparat et véhicule le pouvoir. En utilisant l'or, je me demandais : « A-t-on encore le droit d'utiliser l'or en démocratie ? ». C'est une réflexion plus qu'un manifeste. En tant qu'artiste d'art appliqué, mon rôle n'est pas de tout renverser, mais de faire mon métier avec conscience. Les arts décoratifs sont un art officiel ; il faut donc se demander pour qui l'on travaille.
Il y a quelques années, l'École Duperré avait été missionnée par la police nationale pour travailler sur leurs uniformes. Ça avait posé beaucoup de questions aux étudiants, il y avait eu une vraie polémique.
Il faut prendre position. C'est la différence entre arts appliqués et beaux-arts. Dans nos sociétés, tout est forcément politique ; la création n'est jamais complètement libre.
À chaque rencontre, on essaie de terminer sur une image d'actualité pour faire réagir. Donc, il n'y a pas de question, c'est juste une image. C'est à voir ce que tu en penses.
John Galliano est pour moi le plus talentueux des couturiers. Qu'il rejoigne Zara est intrigant. Zara va devoir arrêter de détruire ses stocks et commencer à recycler. Galliano est le génie capable de transformer des restes en merveilles. Je trouve cela très intéressant, pas du tout choquant.
Je pense que John Galliano peut beaucoup les aider à faire ça. On n'arrête pas de dire : « Oui, il visite les archives », mais à mon avis, il est fort possible qu'il visite les « poubelles » et qu'on lui demande de faire des choses merveilleuses avec des restes des saisons passées, des tissus non utilisés, etc. S'il y a une personne qui a le génie de réussir à faire ça, c'est lui. Donc, je suis intrigué et je ne trouve pas ça choquant, je trouve ça très intéressant.
Ça fait écho à ce que tu disais sur ton travail, quand tu as collaboré avec Monoprix. C'est John Galliano, grand designer, qui rend la création accessible.
Zara a été critiquée pour ses copies ; qu'ils investissent dans la création pure pour devenir précurseurs est révolutionnaire. Chez Margiela, Galliano faisait de la « poésie du recyclage » avec des pièces transformées. S'il peut porter cette vision chez un grand diffuseur, c'est passionnant. Reste à voir si on lui laissera vraiment faire son « tour de magie » ou si c'est juste une opération de communication.
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